Et puis on t’enlève ton frère
Trop de frères et soeurs grandissent encore séparés
malgré la loi qui reconnaît leur droit à grandir ensemble. SOS Villages d'Enfants se mobilise pour faire évoluer l'aide à la jeunesse.Le 20 mai, la loi qui reconnaît aux frères et sœurs le droit de grandir ensemble fêtera ses cinq ans. Une avancée importante, même si, dans la pratique, ce n’est pas encore une évidence pour tous les enfants placés. Adjua, 25 ans, sait mieux que quiconque ce que signifie grandir séparé de son frère.
Alors qu’il était encore tout petit, Adjua a été placé. Sa mère souffrait de graves troubles de santé mentale et ne pouvait pas lui offrir un environnement sécurisant. S’en est suivie une enfance marquée par les institutions, les déplacements, l’incertitude et une recherche constante de repères.
« Que ce soit à la maison ou dans certaines structures d’accueil, je n’ai pas toujours connu des lieux sûrs », raconte Adjua. « Le système est censé aider, et il aide réellement. Mais de petites failles peuvent avoir de grandes conséquences. » Son témoignage nous invite à poser un autre regard sur ce que signifie “grandir en sécurité”. Car la sécurité ne se limite pas à un toit ou à une protection matérielle. Elle tient aussi à un élément essentiel : le fait de pouvoir grandir avec ses frères et sœurs.
La sécurité, bien plus qu’un toit
Grandir en toute sécurité, ce n’est pas seulement être protégé du danger. C’est aussi pouvoir compter sur de la stabilité, de la confiance et des liens solides. Cette sécurité, Adjua ne la trouvait pas dans les murs des institutions ni dans les procédures administratives, mais chez son grand frère. « Mon frère était ma seule constante. Mon refuge. » Jusqu’au jour où ils ont été séparés. Son frère a été transféré dans une institution à Zeebruges, tandis qu’Adjua est resté à Borsbeek. Mais comment grandir en sécurité sans stabilité… et sans ses frères et sœurs ?
« Je n’avais plus rien à quoi me raccrocher »
Adjua et son frère aîné ont d’abord grandi ensemble. Ils partageaient les mêmes expériences, les mêmes blessures, la même histoire familiale. Mais vers l’âge de dix ans, son frère a été envoyé dans une autre institution, à plusieurs kilomètres de là. « Quand mon frère est parti, j’ai perdu tous mes repères », se souvient-il. « Je n’avais plus rien à quoi me raccrocher. » La décision a été prise sans qu’ils aient leur mot à dire. Après la séparation, un profond sentiment de solitude s’est installé : « J’avais déjà des crises d’angoisse, des cauchemars… Mais c’est là que je me suis senti vraiment seul. Comme si je devais tout porter moi-même. »
« On ne nous a pas écoutés. On nous a simplement dit : “Voilà comment ça va se passer.” »
Adjua, à propos de sa séparation avec son frère
Grandir ensemble, une forme de sécurité
Dans un monde où tout est incertain, les frères et sœurs peuvent devenir un point d’ancrage. Quelqu’un qui vous comprend sans explication. Quelqu’un qui partage votre histoire. « Nous savions ce que c’était de grandir avec notre maman », explique Adjua. « Personne d’autre ne pouvait vraiment comprendre cela. » Quand des frères et sœurs sont séparés, cette mémoire commune disparaît. Et les conséquences sont profondes : sur le plan émotionnel, mais aussi dans la construction de l’identité, de la confiance et du sentiment d’appartenance.
« Quand je n’arrivais pas à dormir, il était là, » reprend Adjua. « À l’école, il me protégeait. Quand il est parti, j’ai eu l’impression que la partie de moi qui se sentait en sécurité avait disparu aussi. » Le manque lié à la séparation de ses frères et sœurs n’a rien d’abstrait. Il se vit au quotidien, dans la solitude d’enfants qui se retrouvent soudainement seuls.
« Quand il est parti, j’ai eu l’impression que la partie de moi qui se sentait en sécurité avait disparu aussi. »
Adjua, à propos de son frère
Les conséquences ne s’arrêtent pas à l’enfance
Aujourd’hui, Adjua a 25 ans. Il étudie, compose de la musique et témoigne de son expérience pour faire évoluer l’aide à la jeunesse. De l’extérieur, on pourrait croire qu’il “s’en est sorti”. Mais derrière cette image se cache un combat permanent. « Je souffre de dépression et de stress post-traumatique. J’ai des crises d’angoisse. Chaque jour, je dois travailler dur pour rester stable. » La confiance dans les autres reste également difficile. « Faire confiance, laisser les gens entrer dans ma vie… ça reste un défi. » L’absence d’une enfance sécurisante partagée avec son frère continue de laisser des traces aujourd’hui encore.
Un système sous pression
Adjua sait à quel point l’aide à la jeunesse est complexe : manque de places, besoins différents, surcharge des professionnels… Tout cela joue un rôle. Mais cela n’enlève rien à l’impact des décisions prises. « Il est facile d’oublier à quel point ce type de décision peut bouleverser une vie », dit-il. « Pour un professionnel, c’est un dossier parmi d’autres. Pour un enfant, c’est tout son monde. »
Depuis 2021, la loi prévoit que les frères et sœurs doivent, en principe, rester ensemble. Une avancée essentielle, même si la réalité du terrain reste difficile. « Je suis heureux que cette loi existe », affirme Adjua. « Pour moi, c’est arrivé trop tard. Mais pour d’autres enfants, cela peut vraiment changer quelque chose. »
« Quelqu’un m’a dit un jour : tu peux transformer ton fardeau en boîte à outils. C’est ce que j’essaie de faire. »
Adjua, séparé de son frère à l'âge de 10 ans
Témoigner pour se reconstruire et faire évoluer les choses
Adjua refuse que son histoire soit réduite à la douleur. Il a choisi d’en faire une force. À travers la musique, le bénévolat et les témoignages, il donne du sens à son parcours. Il rencontre des jeunes, anime des ateliers et monte sur scène pour partager son expérience.
Pour Adjua, prendre la parole est à la fois une démarche personnelle et un engagement de société. « Les gens voient souvent seulement les comportements. Mais derrière, il y a toujours un ressenti. » Sa mission est claire : briser les tabous et apporter de la nuance. « Je veux que les gens voient ce qu’il y a derrière l’étiquette “enfant placé”. Nous sommes bien plus que cela. » Il souhaite construire des ponts entre les jeunes et les professionnels, entre les vécus et les politiques. Non pas dans le reproche, mais dans le dialogue. « Je comprends à quel point le système est complexe. Mais c’est justement pour cela qu’il faut continuer à parler. »
Grandir ensemble, un besoin fondamental
L’histoire d’Adjua prouve que grandir avec ses frères et sœurs n’est pas un détail. Cela fait partie intégrante de la sécurité affective d’un enfant. Quand ce lien est rompu, il laisse un vide difficile à combler. Et pourtant, Adjua est convaincu que l’on peut changer les choses. Pas en détruisant le système, mais en apprenant à mieux écouter les enfants. « Si nous cherchons vraiment ce dont un enfant a besoin, alors nous pouvons faire de meilleurs choix. »
Ce que fait SOS Villages d'Enfants
SOS Villages d'Enfants a contribué à l'adoption de la loi de 2021 qui reconnaît le droit des frères et sœurs de grandir ensemble. Il s'agit d'une étape importante, mais nous continuons à demander qu'elle soit appliquée de manière cohérente. Parallèlement, nous souhaitons inciter les services d'aide à l'enfance à mettre davantage l'accent sur les relations familiales : quelle que soit la complexité de la situation, le lien avec la famille d'origine reste essentiel pour l'avenir des enfants.Ce témoignage a été réalisé en collaboration avec l'asbl Cachet et grâce à l'engagement sans faille d'Aiden et Tina, un frère et une sœur qui ont eux aussi été séparés pendant leur enfance et qui œuvrent aujourd'hui en faveur d'un changement positif.