Bonny : naître dans l’insécurité et grandir sans ses soeurs
Trop de frères et soeurs grandissent encore séparés
malgré la loi qui reconnaît leur droit à grandir ensemble. SOS Villages d'Enfants se mobilise pour faire évoluer l'aide à la jeunesse.Bonny (22 ans) est née dans un foyer instable. Sa mère souffrait d'une grave dépendance à la drogue et n'était pas en mesure de s'occuper d'elle. « Je suis née dépendante », raconte-t-elle. Son placement était inévitable. Alors que ses sœurs grandissaient ensemble dans une institution, Bonny a trouvé un foyer chaleureux dans une famille d’accueil. Tout au long de son enfance, elle a oscillé entre la sécurité et le manque de ses sœurs.
Déposée sans explications
Grandir dans l’aide à la jeunesse n’a rien d’une enfance ordinaire. « On vous dépose quelque part sans vraiment vous donner d’explications », raconte Bonny. « C’est extrêmement bouleversant. Ce n’est qu’en grandissant qu’on réalise tout ce qui s’est passé. » Elle sait qu’elle a eu de la chance. Elle a grandi dans une famille d’accueil aimante, où elle s’est sentie soutenue et reconnue. « J’ai reçu de l’amour, de quoi manger, un lit… tout ce dont un enfant a besoin. » Mais malgré cela, un vide persistait : le manque de sa famille.
Le manque se cache dans les petites choses
Ce manque ne se fait pas uniquement sentir lors des grands événements de la vie. Au contraire. « Même me disputer, je n’ai même jamais pu le faire avec mes sœurs », confie Bonny. « Ça paraît bête, mais ce sont justement ces petites choses du quotidien qui manquent le plus. » Elle voyait ses sœurs de temps en temps, mais jamais assez. « Pas toutes les semaines, pas tous les mois… beaucoup trop peu. » Les moments passés ensemble devenaient alors précieux. Elles les enregistraient sur une Nintendo, avec des photos et des mémos vocaux. « On était trois gamines complètement folles, on chantait et on criait pour rien. Mais c’étaient les moments les plus importants. » Aujourd’hui encore, elles réécoutent ensemble ces enregistrements.
Grandir en sécurité : indispensable, mais pas suffisant
Bonny a pris conscience brutalement de tout ce qu’elle avait manqué, vers l’âge de sept ou huit ans. Suite au décès de sa sœur. « Je me suis dit : ce n’est pas possible. J’ai raté tellement de moments de sa vie. Et je ne pourrai jamais les rattraper. » Ce drame a tout changé. Le manque est devenu concret, irréversible. Bonny insiste : le placement et l’aide à la jeunesse sont essentiels. Sans cette intervention, sa vie aurait été complètement différente. « Si j’étais restée avec ma maman, je n’aurais jamais connu la sécurité. Peut-être même pas suffisamment d’amour. » Mais la sécurité ne suffit pas. « Grandir avec ses frères et sœurs, c’est aussi une forme de sécurité. C’est une base essentielle. »
« J’ai raté tellement de moments de sa vie. Et je ne pourrai jamais les rattraper. »
Bonny, à propos de sa sœur décédée
« Ils essaient, mais ça ne fonctionne pas toujours »
Pourquoi tant de frères et sœurs continuent-ils malgré tout à être séparés ? Pour Bonny, le système est complexe et manque parfois de créativité, malgré les bonnes intentions. « Je pense qu’ils essaient. Mais tout dépend des écoles, des institutions, des agendas, du manque de places… C’est compliqué. » Elle estime pourtant qu’il serait possible d’aller plus loin. « Si on ne peut pas les placer ensemble, alors il faut au moins faire en sorte qu’ils se voient davantage. Qu’ils puissent dormir ensemble certains week-ends. Qu’ils aient malgré tout le sentiment de grandir ensemble. » Selon elle, les décisions sont parfois prises trop rapidement, sans suffisamment réfléchir au ressenti de l’enfant. « On ne se sent ni vu ni entendu. Il n’y a rien de pire que le manque qu’on ressent quand on est séparé de sa famille. » Bonny pense aussi qu’il faut accorder plus d’attention aux conséquences à long terme de ces décisions. Pas seulement chez les enfants, mais aussi chez les adultes qui doivent apprendre à vivre avec cette absence.
« Si je peux aider un enfant, alors ça en vaut la peine »
Bonny
Transformer le manque en engagement
Aujourd’hui, Bonny a 22 ans et fait des études d’assistante sociale à Leuven. Son passé n’est pas un poids qui l’empêche d’avancer, mais une force qui la pousse à agir. « Je veux faire mieux. Je veux que les enfants se sentent davantage en sécurité. » La jeune femme rêve de travailler dans les services sociaux et accompagner les enfants grâce à sa propre expérience. « Je veux pouvoir leur dire : moi aussi, j’ai grandi dans l’aide à la jeunesse. Et qu’ils sentent alors qu’ils sont vraiment compris. »
Bonny ne cherche pas à révolutionner le système à elle seule. Son ambition se veut simple et concrète : « Je serai déjà heureuse si je peux faire en sorte qu’un seul enfant se sente réellement écouté. »
Ce que fait SOS Villages d'Enfants
SOS Villages d'Enfants a contribué à l'adoption de la loi de 2021 qui reconnaît le droit aux frères et sœurs de ne pas être séparés. Il s'agit d'une étape importante, mais nous continuons à demander qu'elle soit appliquée de manière cohérente. Parallèlement, nous souhaitons inciter les services d'aide à l'enfance à mettre davantage l'accent sur les relations familiales : quelle que soit la complexité de la situation, le lien avec la famille d'origine reste essentiel pour l'avenir des enfants.Ce témoignage a été réalisé en collaboration avec l'asbl Cachet et grâce à l'engagement sans faille d'Aiden et Tina, un frère et une sœur qui ont eux aussi été séparés pendant leur enfance et qui œuvrent aujourd'hui en faveur d'un changement positif.